Quartier proche

Récit d'une vie ordinaire

02 avril 2005

Un matin

 

J'ignorais alors ce qui m'attendait, bien sûr. Jamais je n'aurais pu me douter que le vent ne soufflerait pas dans le sens où je l'entendais. Aujourd'hui, je me dis pourtant que les signes étaient tous rassemblés là, sous mes yeux, et qu'il m'aurait suffi de m'y intéresser un peu pour savoir les décrypter.

Mon réveil sonna donc un peu plus tôt qu'à l'habitude. Nous nous levâmes immédiatement et en silence, et Olivier traversa avec moi la maison encore endormie pour retourner chez sa mère avant de partir au lycée.
Le jour se levait lentement, je restai un instant sur le perron pour apprécier les premiers rayons qui perçaient les nuages.
Je rentrai enfin dans la cuisine et préparai du café.

"Bonjour Laurent, déjà debout ?"
Je tressaillis en entendant la voix de mon père.
"Tiens, papa. Salut. Ben oui, c'était la rentrée hier...
- Ah oui, c'est vrai. Ça s'est bien passé ?"
Je remplis nos deux tasses et m'assis face à lui.
"Comme une rentrée... je suis encore avec José en classe, c'est déjà ça. Et toi, tu as encore travaillé tard, hier soir ?
- Oui, j'avais de la compta à rattraper... ça ne t'a pas empêché de dormir, j'espère ?"
Je levai la tête et scrutai son visage. Une brève lueur transperça ses yeux gris, puis mon père se leva pour poser sa tasse dans l'évier.
"Euh... non, pourquoi ?
- Comme ça."
Et il tourna les talons pour se rendre dans la salle de bain.

Une petite heure plus tard, je quittai la maison pour aller prendre le bus un peu plus loin. Notre première véritable journée de cours s'annonçait radieuse.

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03 avril 2005

Un trajet

   

Le bus était bondé. Le trajet durait une vingtaine de minutes durant lesquelles nous traversions la campagne environnante avant de rentrer dans le centre ville.
Debout au milieu de quelques congénères, m'accrochant comme je le pouvais à la barre métallique qui courait le long du plafond du véhicule, j'observais ce petit monde qui se préparait à affronter l'univers du lycée : filles maquillées et parfumées, garçons qui, l'air de rien, avaient eux aussi fait un effort pour paraître un peu "mieux" qu'à l'accoutumée, certains n'ayant pas hésité sur les doses de déodorant. J'aimais beaucoup cette effervescence silencieuse des premières journées de cours, où l'on se jaugeait du regard en attendant de savoir à qui l'on avait à faire.
Je remarquai, vers le fond du véhicule, assis près de la fenêtre, un garçon dont les yeux me semblaient se détourner de moi dès que mon regard croisait le sien. Je portai donc mon regard droit devant moi, faisant mine de regarder défiler les champs, mais me sentis immédiatement scruté.
Je tournai rapidement la tête et eus à peine le temps de croiser à nouveau son regard fuyant. Tout à coup, le jeune homme se leva pour appuyer sur le bouton de demande d'arrêt qui se trouvait à quelques centimètres à peine de ma main.
Bousculé par un cahot, il s'accrocha soudain à mon bras. Sans même me regarder, il se ressaisit et pointa son doigt sur le gros bouton rouge avant de reprendre parfaitement l'équilibre. Il me tournait désormais le dos.
Le bus s'immobilisa quelques secondes plus tard pour le laisser descendre à l'orée de la ville. Juste avant que les portes ne se referment derrière lui, il eut le temps de se retourner pour me jeter un dernier regard, dans lequel je crus lire une sorte de curiosité teintée non pas de peur, mais d'une forme d'inquiétude qui me rendit perplexe.
Peut-être ce jeune homme pensait-il reconnaître en moi une de ses connaissances, ou m'assimilait-il par erreur à quelqu'un d'autre.

Nous arrivions en ville. Le bus s'arrêta devant l'entrée du lycée et repartit presque vide. La sonnerie retentit peu après et je m'engouffrai dans la salle de classe pour aller retrouver José, qui m'avait gardé une place près de lui.

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04 avril 2005

Un cousin éloigné

La sonnerie de midi retentit après quatre heures de cours. Je descendis calmement les escaliers pour m'apprêter à sortir du lycée et manger un morceau dans un café quelconque du centre-ville. Olivier devait me retrouver devant la porte du lycée.
Dans les escaliers, à mes côtés, José commençait à se plaindre du travail que nous avions déjà à faire à la maison.
"Tu vas manger dehors ?
- Oui, avec Olivier. On se retrouve devant la porte.
- Tiens, je vais t'accompagner pour lui dire bonjour, ça fait un moment que je ne l'ai pas vu. Tu le vois souvent, toi ?
- Assez régulièrement, oui."

Nous arrivâmes sur le trottoir, devant l'entrée du lycée. Olivier eut l'air agréablement surpris de retrouver José. Ce dernier, quand il nous avait présentés l'un à l'autre, m'avait parlé de lui comme d'un cousin éloigné. Je n'avais jamais vraiment su le lien familial qui les unissait, mais il me semblait assez lointain et plutôt flou.
S'écartant légèrement de moi, tous deux se mirent à parler un peu plus bas. Je m'éloignai discrètement, regardant ailleurs. Leur échange fut très bref, et Olivier fit la bise à José avant de revenir vers moi. Nous nous éloignâmes tous deux du lycée pour aller nous installer dans un café voisin.

La ville avait encore tout gardé de son atmosphère estivale, en ce début de septembre. Les terrasses des cafés étaient bondées et il faisait bon flâner un peu dans les rues piétonnes. Nous décidâmes donc de nous installer en terrasse.
Je commandai deux sandwiches et deux boissons, et demandai à Olivier comment s'était passée sa matinée.
"Ça peut aller. J'ai eu un peu de mal à suivre, j'étais complètement crevé..."
Alors qu'Olivier me parlait, mon attention fut attirée par un regard, quelques tables plus loin. Il me sembla reconnaître le jeune homme qui m'avait épié dans le bus le matin même, mais je n'en étais pas certain.
"Et toi, ça a été ?"
Je sursautai.
"Oh, oui... je suis encore dans la même classe que José, d'ailleurs.
- Je sais, il me l'a dit tout à l'heure."

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05 avril 2005

Cher journal,

Aujourd'hui, il a fait très beau. Pour un peu, on se croirait encore en été. Je me suis levé tôt ce matin pour partir en ville. J'ai terminé le trajet à pied, tellement l'air était agréable. Là, je suis dans ma chambre et la fenêtre est encore ouverte alors qu'il est plus de dix-neuf heures, c'est pour dire. Je crois qu'on ne va pas tarder à manger, j'entends maman qui s'affaire à la cuisine.
Je n'ai pas fait grand chose aujourd'hui. Je me suis ennuyé, un peu. Je me suis promené en ville, je suis rentré à pied aussi.
Je crois que je l'ai vu. Enfin, je ne suis pas sûr.

Maman m'appelle pour manger, je descends.


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En marche

   

La journée de cours touchait à sa fin. Nous avions fait connaissance avec notre professeur de philosophie, qui allait assez à l'encontre des clichés que véhicule bien souvent cette profession : sobre, voire austère, il sentait à plein nez l'érudition avide et le désir de transmettre ses connaissances en toute simplicité, contrairement à ces huluberlus que l'on nous avait souvent dépeints comme grimpant sur les tables pour déclamer du Nietzsche ou vous encourageant à parler aux arbres pour vous faire comprendre Descartes. Au premier abord, j'aimais bien ce vieil homme digne et droit, dont je sentais que je pouvais apprendre beaucoup.

Je décidai de faire le trajet du retour à pied, tant le temps était beau. Il me fallait une petite heure de marche, et j'appelai donc ma mère pour qu'elle ne s'inquiète pas. Notre petite ville disparut bien vite derrière moi, et je me retrouvai rapidement au milieu des champs parsemés de bottes de foin. La vieille route départementale était peu fréquentée, délaissée au profit d'une nouvelle déviation mieux entretenue qui faisait gagner aux automobilistes de précieuses minutes. Je pouvais donc marcher à mon gré au milieu de la chaussée et profiter du silence de cette campagne qui m'avait accueilli près de 18 ans auparavant.
Je n'avais jamais vécu ailleurs que dans ce petit village du Nord. Je m'y sentais profondément enraciné et n'avais jamais manifesté la moindre envie, contrairement à nombre de mes congénères, de quitter cette région.
J'aimais le rythme de ses saisons, j'aimais ses canaux qui traçaient autant de modestes veines, pour moi artères de verdure et de répit lorsque j'avais besoin de m'éloigner un peu de ma vie. Olivier m'avait accompagné quelquefois le long du canal qui passait tout près de la maison.

Enfoui dans le cocon de mes pensées, je marchais d'un pas alerte. J'avais toujours aimé la marche, porté par l'image de Rimbaud qui y trouvait une dynamique de vie dans laquelle je pensais me reconnaître.

Une voiture arrivait dans mon dos. Je me rabattis sur le bas-côté pour dégager la chaussée. Peu avant qu'elle me double, j'entendis retentir son klaxon et me retournai pour savoir qui s'adressait à moi ainsi.
Je ne reconnus pas le conducteur, qui me doubla sans même me regarder. Sans doute avait-il simplement voulu me mettre en garde au cas où je ne l'aurais pas entendu venir.
Par contre, je me rendis compte que quelqu'un marchait derrière moi, à quelques dizaines de mètres à peine.


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06 avril 2005

La course

Je pressai légèrement le pas et me concentrai sur mes pensées. Où en étais-je ? Je ne le savais plus. Cette silhouette derrière moi avait suffi à assombrir mon esprit. Elle m'évoquait celle de ce jeune homme qui m'avait observé avec autant d'insistance dans le bus le matin même, et que j'avais cru croiser à nouveau en ville avec Olivier.
Je marchais depuis une bonne demi-heure, j'avais donc parcouru la moitié du chemin. Il était près de dix-huit heures désormais. Le soleil déclinant des fins d'après-midi estivales devenait de plus en plus éblouissant au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la ligne d'horizon. Je commençais à transpirer sous mon pull. Je me déshabillai et le rangeai dans mon sac.
Je me retournai à nouveau.
Il avait disparu.
Je me mis à courir.


J'arrivai à la maison trempé de sueur. Un mot laissé sur la table de la cuisine m'informait que ma mère avait dû s'absenter et qu'elle rentrerait certainement assez tard. Elle avait préparé le repas, que je n'aurais plus qu'à faire réchauffer. Inutile d'attendre mon père qui ne reviendrait qu'en milieu de soirée.
Je pris une longue douche fraîche. Qu'est-ce qui avait bien pu me troubler ainsi ? Je n'étais pourtant pas de nature anxieuse ou méfiante. Ou bien était-ce le soleil et la chaleur de ma marche rapide ? Je laissai longuement couler l'eau sur mon visage et sur mon corps, auscultant machinalement chacune de ses parties, une par une. Je remarquai un bleu à mon mollet gauche. J'ignorais complètement comment j'avais pu me le faire.
Après m'être séché et avoir enfilé un vieux jogging, je composai le numéro d'Olivier pour qu'il vienne passer avec moi cette soirée solitaire.
"Bonjour, c'est bien Olivier. Je ne suis pas disponible pour l'instant, rappelez-moi plus tard."
Je jetai mon portable avec rage sur mon lit.
"Shit !"

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07 avril 2005

Cher journal,

Ça y est, nous venons de manger. Maman m'a encore engueulé parce que je ne fais rien de mes journées. J'en ai marre, vraiment. Depuis que papa est mort, elle est infernale avec moi. On dirait que d'avoir de la peine lui donne tous les droits.
Je ne sais pas encore ce que je vais faire demain.
Au fait, je disais tout à l'heure que je l'avais vu. Je pense bien que c'était lui. Je crois qu'il m'a vu lui aussi, il s'est retourné à un moment. J'ose pas lui parler. Parce que je ne suis pas sûr que c'est bien lui, et parce que je veux pas faire de bêtise.
Je l'ai vu en ville aussi, avec un copain à lui. C'était Olivier, je le connais bien. On était à l'école ensemble en primaire. Des fois il venait goûter à la maison après l'école quand ses parents n'étaient pas là. Depuis que papa est mort, il ne me parle plus. Il y a plein de gens qui ne me parlent plus depuis que papa est mort.
Bon, je vais me coucher.
A demain, cher journal.

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Nuit troublée

Le soir où j'aurais vraiment eu besoin de sa présence rassurante, Olivier n'était pas joignable. J'essayai de me calmer et me rendis à la cuisine pour ouvrir le réfrigérateur. Mon père y avait toujours quelques bières au frais, je m'en sortis donc une et but une longue goulée avant d'aller m'asseoir sur le canapé du salon.
Le soir était tombé, et la grande baie vitrée qui donnait sur le jardin m'offrait comme un écran inquiétant, une ouverture sur un monde sombre et que j'imaginais grouillant de vie. Je me levai pour baisser le store. Tandis que je tournai la manivelle, il me sembla apercevoir un léger mouvement à quelques mètres. J'accélérai mon geste et me rassis aussitôt. J'allumai le téléviseur et montai le volume assez fort pour ne plus rien entendre d'autre.

Mon père me réveilla vers minuit.
"Laurent, tu n'as pas cours demain ?"
Je m'étais endormi sur le canapé, assommé par les trois bières dont les bouteilles vides jonchaient la table basse. Je n'avais pas vraiment l'habitude de boire de l'alcool.
"Et merde..."
Je débarrassai la table en silence et demandai à mon père s'il avait mangé.
"Maman avait préparé le repas. Je peux le faire réchauffer si tu veux, moi non plus je n'ai rien mangé."

Nous nous assîmes donc autour de la table ronde de la cuisine.
"Tu travaillais ?
- Et oui, comme toujours... je ne te souhaite pas d'être à ton compte un jour, Laurent. C'est de l'esclavage... tu sais où est ta mère ?
- Non. Elle avait juste laissé un mot disant qu'elle devait partir à l'improviste."

Je finis mon repas en vitesse et remontai dans ma chambre après m'être brossé les dents. Sur mon lit, mon portable affichait un nouveau message.

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08 avril 2005

Un père

   

"C'est Olivier, j'ai vu que tu avais essayé d'appeler, je rentre à l'instant de chez mon père. Je te rappelle demain, bisous."

Au réveil, plus rien ne subsistait des angoisses de la veille. Je partis prendre le bus sous un ciel voilé, un vrai ciel de septembre. Olivier m'attendait devant l'entrée du lycée. Je mourrais d'envie de le serrer dans mes bras et de l'embrasser. Il me fit un clin d'oeil et m'invita à le suivre du regard. Amusé, je m'exécutai et me dirigeai donc à sa suite vers les toilettes situées au fond de la cour. Elles étaient vides, nous en profitâmes pour nous embrasser brièvement. Je plongeai mon nez dans son col pour m'imprégner de son odeur apaisante. La sonnerie retentit.

José était absent ce matin-là. Notre professeur d'histoire, que nous avions pour la troisième année consécutive, me demanda si je connaissais les raisons de cette absence, comme si José et moi étions proches à ce point.
"Je n'en ai pas la moindre idée, Monsieur."

La matinée de cours se déroula donc dans le calme, et je me retrouvai quatre heures plus tard assis à la cantine, à la même table qu'Olivier qui me racontait la soirée qu'il avait passée chez son père.

"Il nous a appelés en fin d'après-midi, ma soeur et moi, pour nous inviter à manger. Ma mère a dû nous y conduire, elle n'a même pas voulu s'approcher de son immeuble et nous a déposés cent mètres plus loin. Je sais pas ce qui lui a pris, je crois qu'il avait un peu bu, il avait l'air fébrile, surexcité. Il en faisait trop, il se montrait adorable mais ça transpirait de... de quelque chose, je saurais pas comment dire. Ma soeur et moi, on était pas très à l'aise.
J'ai l'impression qu'il voulait nous dire quelque chose et qu'il n'a pas réussi. En tout cas, j'ai pas du tout aimé la soirée.
Ma mère devait revenir nous chercher à vingt-trois heures, il a insisté pour nous accompagner juqu'en bas. J'ai dû le convaincre de ne pas venir, que maman ne voudrait certainement pas le voir. Il s'est mis à chialer, à me dire que j'étais méchant de lui dire ça. Puis tout d'un coup il m'a embrassé, il m'a demandé pardon... ma soeur, elle faisait celle qui n'entendait rien, elle m'attendait sur le palier.
Enfin bref, tu vois le genre de soirée. J'ai horreur de ça, vraiment."

Je ne voulus pas lui parler de la soirée que j'avais passée seul de mon côté. Tout cela me paraissait tellement abstrait et capricieux à côté de ce que lui vivait.
Après le repas, nous eûmes le temps de fumer une cigarette devant l'entrée du lycée.
Je repris les cours la tête ailleurs.

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Un oncle

Le rythme scolaire avait donc repris son cours. Aller-retours incessants entre la ville et le village où nous habitions, trajets en bus et repas à la cantine ou dans un café quelconque... je retrouvais des habitudes dont je m'accommodais finalement avec plaisir. J'aimais ne pas savoir si j'allais retrouver la maison vide en rentrant du lycée, ou si elle embaumerait déjà des odeurs de cuisine qui signifiaient que ma mère était rentrée avant moi. J'avais quelquefois la surprise d'y trouver mon père qui avait réussi à s'octroyer une journée de libre. Il était rare que nous soyons tous les trois à la maison en même temps, et j'appréciais donc ces moments rares.

Ce soir-là, je ne trouvai que ma mère, attablée à la cuisine, les yeux dans le vide. La cocotte sifflait doucement derrière elle et diffusait un subtil parfum d'herbes et de viande mêlées. Elle ne semblait guère s'en soucier.
"Bonjour !
- Laurent... je ne t'ai pas entendu arriver !
- Ça va ?
- Oui oui... Yvon s'en va à l'instant.
- Il me semblait bien l'avoir croisé sur le chemin du retour. Je lui ai fait un signe du bus mais il ne m'a pas vu. Qu'est-ce qu'il voulait ?"
Je connaissais la réponse.
" Il est un peu à sec, en ce moment... je lui ai dit de repasser quand ton père serait là. C'est embêtant...
- Je comprends pas comment il fait... il travaille, pourtant, non ?"

J'avais de mon oncle une perception plutôt mitigée. Il était bien plus jeune que mon père, et sa personnalité d'éternel adolescent me le rendait sympathique. Je gardais d'excellents souvenirs de mon enfance, où celui que je considérais plus comme un cousin, en raison de son jeune âge, m'avait consacré de longs moments de jeu et de complicité.
D'un autre côté, je le jugeais désormais avec un regard plus sévère ; je le trouvais inconséquent et irresponsable. Il avait beau entourer son fils de tout son amour, il me semblait qu'il ne faisait rien pour assurer son bien-être et dépensait toujours son maigre salaire de façon déraisonnable. Il sortait souvent le soir et n'hésitait jamais à payer les tournées des copains dans les bars, les bières ne manquaient jamais chez lui. Mais j'avais souvenir de plusieurs fois où il était venu emprunter de l'argent à mon père pour payer des couches-culottes à son fils Mathieu. Ce genre de comportement avait le don de m'agacer.

Ma mère soupira longuement et souleva le couvercle de la cocotte.
"Il se débrouillera avec son frère. Moi, je ne peux rien faire pour lui."


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