Quartier proche

Récit d'une vie ordinaire

29 mars 2005

Une rentrée

Nous étions à peine rentrés dans la salle que j’aperçus José. Je me précipitai vers lui pour m’asseoir à ses côtés. Il me serra la main avec un grand sourire, apparemment soulagé lui aussi que nous soyons à nouveau dans la même classe. Depuis mon entrée au lycée, deux ans auparavant, nous étions devenus inséparables pendant les heures de cours. Étrangement, nous ne nous voyions jamais hors de ces moments-là, et ignorions presque tout l'un de l'autre. Nous ne partagions que des instants de bavardages et de fous rires, sur un mode étrange qui semblait nous isoler des autres camarades. Mais une fois dans la cour du lycée, nous ne nous connaissions plus. Chacun d'entre nous avait ses amis, et s'il nous arrivait de nous y saluer, nous restions deux étrangers. Je ne voyais jamais José hors du lycée, et les rares fois où je l’avais croisé par hasard, nous n’avions jamais su que nous dire, alors que nous parlions tant et tant pendant les cours. Cela nous avait valu de nombreuses expulsions ou de gentilles remontrances, nos enseignants se montrant toujours plus amusés par notre complicité qu’agacés par l’agitation que nous transmettions souvent au reste de la classe. Nos camarades nous appréciaient aussi pour cela et nous imaginaient inséparables dans notre vie hors du lycée, alors que c’était loin d’être le cas.

« Ça va ?

- Et toi ? »

Les premières heures étaient toujours ainsi, très peu loquaces finalement. Il nous fallait chaque année reprendre le rythme des cours avant de pouvoir nous lancer à nouveau dans des conversations sans fin et des rires incontrôlés.

Cette année de terminale s’annonçait plutôt, bien. Les épreuves anticipées de français de l'année précédente m'avaient donné des points d'avance pour le bac, et même si j'avais un peu relâché mon rythme de travail, je restais dans le peloton de tête. José était moins régulier dans son travail, et peinait à maintenir ses notes au-dessus de la moyenne.
Mes parents se montraient très satisfaits de ma scolarité, m’incitant à faire de mon mieux. Ils me faisaient part de leur déception lorsque je ramenais des notes moins brillantes, mais ne me réprimandaient jamais.

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30 mars 2005

Une visite

   

Ce soir de rentrée, dans l’odeur de septembre, je franchis le seuil de la maison et jetai mon vieux sac « US » au pied de l’escalier pour aller à la cuisine.

Mon oncle Yvon y était en pleine conversation avec ma mère. Assis tous les deux face à face autour de la table ronde, ils se turent dès que je passai la porte pour se tourner vers moi avec un sourire.

Je fis la bise à mon oncle puis à ma mère, attrapai un paquet de biscuits dans le placard et m’apprêtais à disparaître dans ma chambre lorsque mon oncle s’adressa à moi :

« Laurent, ça fait longtemps que je t’avais pas vu… ça s’est bien passé la rentrée ?

- Oui, pas trop mal. Comme une rentrée, quoi. »

Yvon était le frère cadet de mon père. Il n’avait pas tout à fait vingt ans de plus que moi, et je l'avais toujours considéré comme un cousin plutôt que comme un oncle. Il avait vécu deux ans avec une jeune femme qui lui avait donné un fils, Mathieu, qu’il élevait seul. Yvon travaillait en poste à la verrerie voisine. Trois matinées, trois après-midi et trois nuits, puis quatre jours de repos. Le tout dans un bruit assourdissant de bouteilles qui s'entrechoquent. Un rythme de travail difficile pour un salaire somme toute assez modeste, qu'il dépensait toujours trop rapidement. Il n’était pas rare qu’Yvon vienne emprunter de l’argent à mon père pour que son fils de trois ans ne manque de rien.

« Mireille m’a dit que tu avais beaucoup de points d’avance pour ton bac, c’est bien. »

Ça me faisait toujours une drôle d’impression lorsqu’Yvon parlait de ma mère en l’appelant par son prénom.

« Oui, je suis assez content aussi.

- À part ça, ça va ? Toujours pas de petite copine ? », me demanda-t-il avec un clin d'œil. Je détestais que l’on me pose cette question, surtout avec cet air de complicité forcée qu’affectait mon oncle les rares fois où nous nous voyions.

Je baissai timidement la tête et répondis dans un souffle « Non, toujours pas... allez, je monte dans ma chambre. »

Je grimpai les escaliers quatre à quatre et me réfugiai dans ma chambre. J’allumai la chaîne hi-fi et mis un vieux disque de Led Zeppelin en montant bien le volume, puis m’affalai sur mon lit. La rentrée ayant eu lieu le jour même, je n’avais pas de travail et rien de prévu pour la soirée. Je pris mon téléphone portable et commençai à rédiger un SMS.

La réponse ne tarda pas. Il serait là dans deux heures.

 

« Laurent, tu viens manger ? »

Je sursautai dans mon sommeil. La musique était finie, il devait être tard pour que l’on passe à table. Je regardai par la fenêtre et aperçus la voiture de mon père.

« Euh… non, j’ai pas faim ! Je bouquine. Vous m’en laisserez un peu ? »

Olivier n’allait pas tarder. Je passai rapidement à la salle de bains pour m’asperger le visage d’eau fraîche.

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Un premier amour

Sous ma fenêtre, dans la cour, un petit débarras permettait à Olivier de me rejoindre sans avoir à traverser la maison. Mes parents le connaissaient, mais je préférais qu'il n'ait pas à sonner et à discuter avec eux à chacune de ses venues, bien plus nombreuses que ce que mes parents n'auraient pu croire. Puis j'aimais bien entretenir cet aspect secret de nos rencontres, comme on les voit au cinéma.

La relation que j'entretenais avec Olivier était clairement amoureuse. Nous nous étions rencontrés au lycée au début de l'année précédente, par l'intermédiaire de José qui me l'avait brièvement présenté entre deux cours. Nous avions alors pris l'habitude de nous serrer la main à chaque fois que nous nous croisions dans la cour du lycée, et d'échanger quelques mots. Rapidement, nous nous vîmes hors du lycée jusqu'à un jour de juin où il vint chez moi alors que mes parents étaient absents pour l'après-midi.
Jusque là, notre timidité nous avait poussés à conserver l'un vis-à-vis de l'autre une attitude de camaraderie réservée ; nous partagions nos goûts pour le cinéma ou la musique ou échangions nos impressions de lecture en toute innocence. Au fond de moi, j'avais bien idée de quelque chose de plus charnel, même si ce mot ne m'aurait pas effleuré l'esprit à ce moment-là. Je commençais à me rendre compte que l'affection que je portais à Olivier, de par son exclusivité et de par la  possessivité qu'elle faisait naître en moi, relevait plus d'un sentiment amoureux qu'amical. Le désir physique était lui aussi devenu une évidence que je refusais désormais de continuer à nier.

Cet après-midi de juin, donc, Olivier vint chez moi pour la première fois. Je lui fis rapidement visiter la maison, et nous montâmes dans ma chambre après un bref passage à la cuisine. Nos sacs de cours jetés par terre, je mis un disque de PJ Harvey, dont je savais qu'il l'adorait lui aussi.

"Assieds-toi, fais comme chez toi."

Il s'assit contre mon lit, à même le sol, et commença à feuilleter une revue qui traînait par terre. Je m'assis à côté de lui et posai nos deux verres devant nous.
Le soleil de ce début d'été s'infiltrait par les volets mi-clos.
Nous ne parlions pas, chacun dans ses pensées. Je crus bon de saisir ce moment pour faire part à Olivier de mes sentiments à son égard.
Jamais il ne m'avait été plus difficile de vaincre ma timidité. L'instant pourtant si bref qui précéda ma prise de parole me sembla durer une éternité. Mon ventre était vide, happé, aspiré. Puis les mots vinrent soudain, comme un flot.
Et je passai en l'espace de quelques secondes de la plus terrifiante angoisse à une satisfaction et une légèreté inespérées. La réaction d'Olivier me serait presque devenue égale, tant j'étais soulagé de lui avoir parlé.
Pour toute réponse, il mit sa main dans la mienne. Nous restâmes ainsi un moment, apaisés. La musique s'était achevée sans que nous ayons remarqué quoi que ce soit. Puis je me tournai vers lui et ne pus m'empêcher de le prendre dans mes bras pour l'embrasser.
Incroyable sentiment que celui, non pas du premier baiser, mais du premier câlin (Dieu que je n'aime pas ce mot tellement enfantin)... ce refuge du corps de l'autre, ce refuge de ses bras et de son affection.

Par la suite, Olivier avait donc commencé à venir régulièrement à la maison. Mes parents le prenaient pour un simple camarade de lycée. Au lycée, justement, nous restions plutôt discrets, continuant de nous serrer la main. Mais à chaque fois, son regard me faisait brûler.

Ce soir de septembre, donc, trois mois après cette après-midi de juin, Olivier frappa à ma fenêtre alors que mes parents mangeaient dans la cuisine, me croyant occupé à lire.

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31 mars 2005

Une séparation

 

Le soir qui tombait lentement était encore assez doux. Je laissai la fenêtre ouverte et me tournai vers lui.

Olivier était bien plus grand que moi. Très mince, son corps respirait la santé : des muscles finement dessinés se devinaient sous ses vêtements, et j'aimais à le regarder simplement, pour le pur plaisir des yeux. J'aimais savoir que ce corps m'était offert, j'aimais me le répéter. Savoir que dès que nous serions seuls, je pourrais le toucher, le caresser.
Je n'avais jamais apprécié le sport ou l'exercice physique, mais Olivier avait réussi à me convaincre de m'inscrire avec lui à un club de natation, ce que je n'avais fait que pour le plaisir d'être à ses côtés deux fois par semaine. Mes parents avaient manifesté un étonnement certain mais m'encourageaient à poursuivre cette activité.

Je m'approchai de lui. Il m'embrassa brièvement sur la bouche avant de détourner le regard et de s'asseoir sur mon lit.
"Qu'est-ce qui ne va pas ?"
Il sortit une cigarette et tira deux profondes bouffées avant de commencer à parler. J'en allumai une à mon tour et m'assis à ses côtés.
"Mes parents. Ça fait chier."

Le père d'Olivier avait quitté la maison trois mois auparavant, laissant sa mère s'occuper seule de ses deux enfants. Sa soeur, de quatre ans sa cadette, avait très mal pris cette fuite et s'enfonçait dans un mutisme inquiétant. Olivier semblait plutôt bien gérer la situation, mais je  sentais derrière l'assurance qu'il affichait une certaine lassitude, et surtout un chagrin douloureux, celui de voir sa mère désemparée face à une situation aussi soudaine que précaire.
Son père passait les voir de temps à autre pour les emmener au restaurant, en attendant que le divorce fût réglé, et Olivier m'avait confié ressentir beaucoup de rancoeur envers lui. Son geste lui paraissait inexplicable.

"Il est passé hier soir, il voulait récupérer des affaires. Ils se sont encore engueulés. Il vaudrait mieux quil ne vienne plus du tout à la maison, qu'il nous laisse vraiment tranquilles. Vivement que ça soit fini pour de bon.
- Ça risque de durer encore quelques mois, tu sais. Tu connais Yvon, mon oncle ; quand il a divorcé de sa femme, leur gamin Mathieu a été trimballé de l'un à l'autre pendant des mois, avant que la décision soit prise de le lui laisser. Il faut essayer d'être patient, je sais que c'est pas facile. De prendre soin de ta soeur, surtout, et de bien aider ta mère."
Olivier tira une longue bouffée sur sa cigarette avant de l'écraser dans le cendrier.
Il faisait déjà nuit dehors, mes parents devaient certainement regarder la télévision en bas, et nous ne percevions qu'un mince filet de voix.

"Je peux rester dormir ici ?
- Oui, bien sûr... attends-moi, je descends chercher de quoi manger et dire au revoir à mes parents. J'arrive."

Je refermai doucement la porte de ma chambre derrière moi et commençai à descendre les escaliers.

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Une conversation nocturne

Je fus assez surpris de trouver Yvon en bas. Il discutait avec ma mère dans le salon, devant un verre de Whisky.

"Tiens, Laurent, ça y est, tu sors de ta tanière ?
- Oui, je vais me remonter de quoi manger. Je ne tarderai pas à me coucher, je me lève tôt demain. Et toi, tu ne travailles pas demain matin ?
- Si si, en plus je commence à six heures, je suis de matinée. Je discutais juste un peu avec Mireille.
- Maman, il me semblait avoir vu la voiture de papa dans la cour, il n'est pas avec vous ?
- Non, il est allé dans son bureau dès qu'il a fini de manger. Du travail en retard."

Je préparai un plateau en vitesse et remontai dans ma chambre après leur avoir fait la bise. Je verrais mon père le lendemain, comme souvent.
Olivier s'était assoupi sur mon lit en m'attendant. Je le secouai doucement et lui montrai le plateau posé sur mon bureau.
"J'ai pas faim. Mais mange, toi !"

Il lui arrivait de dormir chez moi de temps à autre. Sa mère savait où il était et ne lui posait pas de questions. La mienne devait se douter de quelque chose mais ne disait rien non plus.
J'avais fini de grignoter, Olivier s'était installé sous la couette et me regardait. Je me déshabillai rapidement et me glissai à ses côtés. Je n'aimais rien tant que de sentir son corps contre le mien, quand il me prenait dans ses bras et que nous nous imbriquions l'un dans l'autre pour ne former qu'un seul corps. L'odeur de sa peau me rassurait, m'apaisait.
Nous pouvions passer des heures ainsi, chacun scrutant le regard de l'autre, et le sourire qui ornait alors ses lèvres me rendait toujours fou de joie.
Je m'endormis donc, en ce soir de rentrée, dans une sérénité que rien ne pouvait venir troubler. Seule une ombre gâchait un peu le tableau, mais j'étais prêt à tout faire pour qu'Olivier recouvre le moral au plus vite et puisse venir à bout de sa rancoeur envers son père.

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02 avril 2005

Un matin

 

J'ignorais alors ce qui m'attendait, bien sûr. Jamais je n'aurais pu me douter que le vent ne soufflerait pas dans le sens où je l'entendais. Aujourd'hui, je me dis pourtant que les signes étaient tous rassemblés là, sous mes yeux, et qu'il m'aurait suffi de m'y intéresser un peu pour savoir les décrypter.

Mon réveil sonna donc un peu plus tôt qu'à l'habitude. Nous nous levâmes immédiatement et en silence, et Olivier traversa avec moi la maison encore endormie pour retourner chez sa mère avant de partir au lycée.
Le jour se levait lentement, je restai un instant sur le perron pour apprécier les premiers rayons qui perçaient les nuages.
Je rentrai enfin dans la cuisine et préparai du café.

"Bonjour Laurent, déjà debout ?"
Je tressaillis en entendant la voix de mon père.
"Tiens, papa. Salut. Ben oui, c'était la rentrée hier...
- Ah oui, c'est vrai. Ça s'est bien passé ?"
Je remplis nos deux tasses et m'assis face à lui.
"Comme une rentrée... je suis encore avec José en classe, c'est déjà ça. Et toi, tu as encore travaillé tard, hier soir ?
- Oui, j'avais de la compta à rattraper... ça ne t'a pas empêché de dormir, j'espère ?"
Je levai la tête et scrutai son visage. Une brève lueur transperça ses yeux gris, puis mon père se leva pour poser sa tasse dans l'évier.
"Euh... non, pourquoi ?
- Comme ça."
Et il tourna les talons pour se rendre dans la salle de bain.

Une petite heure plus tard, je quittai la maison pour aller prendre le bus un peu plus loin. Notre première véritable journée de cours s'annonçait radieuse.

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03 avril 2005

Un trajet

   

Le bus était bondé. Le trajet durait une vingtaine de minutes durant lesquelles nous traversions la campagne environnante avant de rentrer dans le centre ville.
Debout au milieu de quelques congénères, m'accrochant comme je le pouvais à la barre métallique qui courait le long du plafond du véhicule, j'observais ce petit monde qui se préparait à affronter l'univers du lycée : filles maquillées et parfumées, garçons qui, l'air de rien, avaient eux aussi fait un effort pour paraître un peu "mieux" qu'à l'accoutumée, certains n'ayant pas hésité sur les doses de déodorant. J'aimais beaucoup cette effervescence silencieuse des premières journées de cours, où l'on se jaugeait du regard en attendant de savoir à qui l'on avait à faire.
Je remarquai, vers le fond du véhicule, assis près de la fenêtre, un garçon dont les yeux me semblaient se détourner de moi dès que mon regard croisait le sien. Je portai donc mon regard droit devant moi, faisant mine de regarder défiler les champs, mais me sentis immédiatement scruté.
Je tournai rapidement la tête et eus à peine le temps de croiser à nouveau son regard fuyant. Tout à coup, le jeune homme se leva pour appuyer sur le bouton de demande d'arrêt qui se trouvait à quelques centimètres à peine de ma main.
Bousculé par un cahot, il s'accrocha soudain à mon bras. Sans même me regarder, il se ressaisit et pointa son doigt sur le gros bouton rouge avant de reprendre parfaitement l'équilibre. Il me tournait désormais le dos.
Le bus s'immobilisa quelques secondes plus tard pour le laisser descendre à l'orée de la ville. Juste avant que les portes ne se referment derrière lui, il eut le temps de se retourner pour me jeter un dernier regard, dans lequel je crus lire une sorte de curiosité teintée non pas de peur, mais d'une forme d'inquiétude qui me rendit perplexe.
Peut-être ce jeune homme pensait-il reconnaître en moi une de ses connaissances, ou m'assimilait-il par erreur à quelqu'un d'autre.

Nous arrivions en ville. Le bus s'arrêta devant l'entrée du lycée et repartit presque vide. La sonnerie retentit peu après et je m'engouffrai dans la salle de classe pour aller retrouver José, qui m'avait gardé une place près de lui.

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04 avril 2005

Un cousin éloigné

La sonnerie de midi retentit après quatre heures de cours. Je descendis calmement les escaliers pour m'apprêter à sortir du lycée et manger un morceau dans un café quelconque du centre-ville. Olivier devait me retrouver devant la porte du lycée.
Dans les escaliers, à mes côtés, José commençait à se plaindre du travail que nous avions déjà à faire à la maison.
"Tu vas manger dehors ?
- Oui, avec Olivier. On se retrouve devant la porte.
- Tiens, je vais t'accompagner pour lui dire bonjour, ça fait un moment que je ne l'ai pas vu. Tu le vois souvent, toi ?
- Assez régulièrement, oui."

Nous arrivâmes sur le trottoir, devant l'entrée du lycée. Olivier eut l'air agréablement surpris de retrouver José. Ce dernier, quand il nous avait présentés l'un à l'autre, m'avait parlé de lui comme d'un cousin éloigné. Je n'avais jamais vraiment su le lien familial qui les unissait, mais il me semblait assez lointain et plutôt flou.
S'écartant légèrement de moi, tous deux se mirent à parler un peu plus bas. Je m'éloignai discrètement, regardant ailleurs. Leur échange fut très bref, et Olivier fit la bise à José avant de revenir vers moi. Nous nous éloignâmes tous deux du lycée pour aller nous installer dans un café voisin.

La ville avait encore tout gardé de son atmosphère estivale, en ce début de septembre. Les terrasses des cafés étaient bondées et il faisait bon flâner un peu dans les rues piétonnes. Nous décidâmes donc de nous installer en terrasse.
Je commandai deux sandwiches et deux boissons, et demandai à Olivier comment s'était passée sa matinée.
"Ça peut aller. J'ai eu un peu de mal à suivre, j'étais complètement crevé..."
Alors qu'Olivier me parlait, mon attention fut attirée par un regard, quelques tables plus loin. Il me sembla reconnaître le jeune homme qui m'avait épié dans le bus le matin même, mais je n'en étais pas certain.
"Et toi, ça a été ?"
Je sursautai.
"Oh, oui... je suis encore dans la même classe que José, d'ailleurs.
- Je sais, il me l'a dit tout à l'heure."

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05 avril 2005

Cher journal,

Aujourd'hui, il a fait très beau. Pour un peu, on se croirait encore en été. Je me suis levé tôt ce matin pour partir en ville. J'ai terminé le trajet à pied, tellement l'air était agréable. Là, je suis dans ma chambre et la fenêtre est encore ouverte alors qu'il est plus de dix-neuf heures, c'est pour dire. Je crois qu'on ne va pas tarder à manger, j'entends maman qui s'affaire à la cuisine.
Je n'ai pas fait grand chose aujourd'hui. Je me suis ennuyé, un peu. Je me suis promené en ville, je suis rentré à pied aussi.
Je crois que je l'ai vu. Enfin, je ne suis pas sûr.

Maman m'appelle pour manger, je descends.


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En marche

   

La journée de cours touchait à sa fin. Nous avions fait connaissance avec notre professeur de philosophie, qui allait assez à l'encontre des clichés que véhicule bien souvent cette profession : sobre, voire austère, il sentait à plein nez l'érudition avide et le désir de transmettre ses connaissances en toute simplicité, contrairement à ces huluberlus que l'on nous avait souvent dépeints comme grimpant sur les tables pour déclamer du Nietzsche ou vous encourageant à parler aux arbres pour vous faire comprendre Descartes. Au premier abord, j'aimais bien ce vieil homme digne et droit, dont je sentais que je pouvais apprendre beaucoup.

Je décidai de faire le trajet du retour à pied, tant le temps était beau. Il me fallait une petite heure de marche, et j'appelai donc ma mère pour qu'elle ne s'inquiète pas. Notre petite ville disparut bien vite derrière moi, et je me retrouvai rapidement au milieu des champs parsemés de bottes de foin. La vieille route départementale était peu fréquentée, délaissée au profit d'une nouvelle déviation mieux entretenue qui faisait gagner aux automobilistes de précieuses minutes. Je pouvais donc marcher à mon gré au milieu de la chaussée et profiter du silence de cette campagne qui m'avait accueilli près de 18 ans auparavant.
Je n'avais jamais vécu ailleurs que dans ce petit village du Nord. Je m'y sentais profondément enraciné et n'avais jamais manifesté la moindre envie, contrairement à nombre de mes congénères, de quitter cette région.
J'aimais le rythme de ses saisons, j'aimais ses canaux qui traçaient autant de modestes veines, pour moi artères de verdure et de répit lorsque j'avais besoin de m'éloigner un peu de ma vie. Olivier m'avait accompagné quelquefois le long du canal qui passait tout près de la maison.

Enfoui dans le cocon de mes pensées, je marchais d'un pas alerte. J'avais toujours aimé la marche, porté par l'image de Rimbaud qui y trouvait une dynamique de vie dans laquelle je pensais me reconnaître.

Une voiture arrivait dans mon dos. Je me rabattis sur le bas-côté pour dégager la chaussée. Peu avant qu'elle me double, j'entendis retentir son klaxon et me retournai pour savoir qui s'adressait à moi ainsi.
Je ne reconnus pas le conducteur, qui me doubla sans même me regarder. Sans doute avait-il simplement voulu me mettre en garde au cas où je ne l'aurais pas entendu venir.
Par contre, je me rendis compte que quelqu'un marchait derrière moi, à quelques dizaines de mètres à peine.


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