01 juin 2005
Je l'observai avec stupéfaction évoluer
sur la piste de danse. Son corps d'habitude si maladroit et sa démarche
pataude semblaient ici avoir laissé la place à quelqu'un d'autre.
Nicolas paraissait hanté par la musique, comme j'avais pu l'être
moi-même la fois précédente, et les mouvements qu'il exécutait étaient
à la fois fluides et mécaniques, automatiques. Il trahissait à mon sens
une fréquentation assidue de l'endroit, mais ma vision était peut-être
faussée par l'ambiance et les jeux de lumière qui régnaient sur les
lieux. José ne m'avait-il pas dit lui aussi que j'avais dansé comme un
possédé, alors que c'était la première fois ?
Je ne reconnaissais
pas Nicolas. Les yeux fermés, sans se préoccuper de son entourage, il
laissait ses pieds, ses jambes et ses hanches suivre le rythme lourd
des basses, tandis que ses mains brassaient l'air autour de lui en
boucles complexes et changeantes.
Je me tournai vers José et
Matthieu, ils avaient disparu. Accoudé au comptoir, je fis un signe au
serveur qui s'approcha de moi et m'apporta un nouveau verre. Scrutant
l'obscurité de la salle, mon regard se portait sans arrêt sur Nicolas.
Un hasard étrange faisait en sorte qu'il se trouvait précisément dans
la portée d'un projecteur qui le nimbait d'un halo de lumière noire. Je
souris à cette image pieuse d'un danseur baigné de lumière, adoré d'une
foule plongée dans des ténèbres transpercées d'éclairs. Je finis par
distinguer Matthieu dans un coin de la piste. Il dansait lui aussi,
souriant au jeune garçon qui lui faisait face.
Je vidai mon verre et
me levai pour rejoindre la piste. Les pulsations des basses faisaient
trembler mes vêtements et mon cœur, mon cerveau anesthésié par l'alcool
et la musique hypnotique qui se dégageait des baffles. Je retrouvai
avec bonheur et étonnement cette transe qui me poussait à danser avec
acharnement, sans me soucier de rien. Les yeux fermés.
03 juin 2005
Nicolas dansait devant moi lorsque j'ouvris à nouveau les yeux. Il me souriait. Son regard me gênait, je n'aimais pas cette proximité et je ressentais un certain ridicule dans cette situation. Je m'éloignai et commandai un verre au barman. José, Matthieu et le patron du restaurant avaient disparu. Nicolas dansa encore un instant, puis finit par se diriger vers le petit couloir qui menait au backroom. Juste avant de passer la porte, il se retourna et scruta la salle du regard. Il m'aperçut certainement mais son regard resta impassible.
Une petite tape sur l'épaule me fit me retourner. C'était Matthieu. Je commandai un verre que je lui tendis, nous trinquâmes en nous regardant bien droit dans les yeux. La lumière noire faisait briller le blanc de ses yeux d'une étrange lueur phosphorescente, ainsi que ses dents lorsqu'il me souriait. Matthieu s'approcha très près de moi, jusqu'à coller son corps contre le mien, et blottit son visage dans mon cou pour y déposer un baiser. Je l'entourai de mon bras pour le serrer contre moi. Nimbé de musique et d'obscurité, abasourdi par l'alcool et la joie simple de tenir un corps dans mes bras, j'étais bien.
Matthieu releva les yeux et me prit la main pour me faire descendre de mon tabouret et m'entraîner avec lui.
Je le suivis, ma main dans la sienne, jusqu'à l'entrée du backroom.
À nouveau cette odeur âcre, à nouveau cette sensation de vie rampante dans le noir.
Matthieu s'arrêta et se tourna vers moi, et cherchant ma bouche dans l'obscurité il m'embrassa tendrement. Sa main sur ma nuque, dans mes cheveux. Un souffle dans l'oreille. "Je t'aime bien, toi, tu sais..." Je pressai mon front contre le sien et sans le voir, lui souris. Et sans le voir, je sentais qu'il me souriait en retour. Il me fit reculer doucement et je finis par m'adosser à un mur pour m'abandonner à ses caresses et ses baisers.
J'avais fermé les yeux et me laissais
aller sous ses mains. Mon t-shirt remonté jusqu'aux épaules, ses doigts
exploraient mon torse, mon dos, mon ventre avec agileté et délicatesse.
Matthieu jouait de sa langue sur ma peau par petites touches, et
l'obscurité faisait à nouveau ressurgir en moi cette excitation
douteuse que j'avais ressentie la première fois en ce même lieu.
J'étais partagé entre un désir physique ardent qui demandait une
satisfaction immédiate et le fort sentiment de gêne et de promiscuité
que me procurait cet endroit somme toute sordide. Je sentais autour de
nous d'autres corps aller et venir, certains s'approchaient même de
nous mais Matthieu les repoussait fermement, ce qui me soulageait. Je
le désirais, lui et aucun autre, et seule la spontanéité de
notre désir réciproque m'avait poussé à le suivre dans cette pièce.
J'espérais qu'il en était de même pour lui, et ses gestes me
confortaient dans cette pensée.
Tout en m'embrassant dans le creux
du cou, il défit mon pantalon d'une main habile. Je tremblais, lui
rendais ses baisers avec tendresse et caressais à mon tour son torse
découvert. Nos soupirs se mêlaient à ceux des autres couples unis dans
l'obscurité. Une main glissa le long de mon ventre et vint s'emparer de
mon sexe. Troublant vertige que celui de se sentir ainsi exposé et
offert au beau milieu de ces autres présences invisibles.
La musique
de la discothèque nous parvenait de loin, assourdie, et distillait ses
basses dans les murs de la pièce. Matthieu était désormais agenouillé
devant moi. Mes mains plaquées au mur, je le laissais faire sans
retenue. Au bout d'un moment, je l'enjoignis à se relever pour
m'embrasser. Il se releva doucement et vint poser sa tête au creux de
ma nuque. L'odeur de son déodorant, que je n'avais pas perçue jusque
là, vint m'envahir les narines. Ses lèvres embrassaient mon cou avec
avidité. Je frémis au moment où sa bouche, en un souffle rauque, me
glissa à l'oreille cette phrase assassine.
"Tu aimes ça, hein, petit bâtard ?"
J'étais
pétrifié. Trois secondes, quatre peut-être, passèrent ainsi dans
l'immobilisme le plus absolu, sa tête toujours appuyée contre mon
épaule. Son souffle rauque contre ma peau.
04 juin 2005
Sans réfléchir, je donnai un coup de
genou dans le ventre de Nicolas. Il recula, je me dégageai et cherchai
à me diriger vers la sortie.
"Bâtard !"
Nicolas avait crié. Dans
l'obscurité du backroom, je perçus une agitation palpable, quelques
voix s'élevaient pour demander ce qui se passait, redoutant une
bagarre. Je me faufilai tant bien que mal vers la porte et commençai à
parcourir le couloir qui menait vers la piste de danse. Débouchant dans
la salle, je me retournai et aperçus Matthieu qui me suivait. Je
l'attendis et l'entraînai dehors.
"Qu'est-ce qui s'est passé ?
- J'en sais rien. Mais il est taré, ce mec ! T'étais où, toi ? Qu'est-ce qu'il t'a fait ?
- Rien... j'ai pas compris, je t'ai perdu après t'avoir lâché la main..."
La porte s'ouvrit et Nicolas sortit de la discothèque. Un immense sourire aux lèvres.
"Ben alors, les garçons, on aime pas terminer ce qu'on a commencé ?
- Casse-toi Nicolas, je veux pas de toi.
- Tu disais pas ça tout à l'heure...
- Casse-toi, je te dis ! Ne me touche pas ! C'est dégueulasse ce que t'as fait ! Et arrête de me parler comme tu fais !
- Comment ça c'est dégueulasse ? Ça n'avait pas l'air, pourtant..."
Matthieu se tenait en retrait. Nicolas était face à moi, tout près. Il se rapprocha encore.
"Qu'est-ce qu'il y a ? T'aimes pas que je te traite de bâtard, c'est ça ?
- Non, t'as pas à me parler comme ça.
- Mais je ne dis que la vérité, Laurent.
- Arrête de raconter des conneries, Nicolas, laisse-moi tranquille."
J'attendis
qu'il soit tout contre moi pour lui donner à nouveau un grand coup de
genou dans le bas-ventre. Il se plia en deux, je relevai le genou pour
lui cogner le visage. Nicolas tituba, recula, toujours plié en deux,
levant les yeux vers moi. Du sang s'écoulait de son nez.
"Tu perds rien pour attendre, bâtard... tu comprendras, va..."
José
arriva, prévenu par Matthieu que je n'avais pas vu disparaître. Sans un
mot, nous partîmes en courant vers la voiture. Une odeur de goudron
mouillé flottait encore sur la ville.
La voiture démarra en trombe.
05 juin 2005
Je ne m'étais jamais battu auparavant. La
violence m'avait toujours inspiré le plus profond dégoût et j'avais une
peur viscérale de la douleur physique. Jamais je n'avais levé la main
sur qui que ce fût, jamais dans les cours de récréation je ne m'étais
mêlé aux bagarres qui naissaient parfois entre certains garçons. Je
répondais toujours à la provocation par la fuite.
Ce soir-là,
pourtant, devant Nicolas, ce n'était pas la peur qui m'avait fait agir
ainsi, mais plutôt la colère. Une colère instinctive, un geste comme un
réflexe. Je m'étonnais de la violence de ma réaction et de sa
spontanéité.
Assis à l'arrière de la voiture, alors que nous
sortions de la ville, je me remémorais précisément la scène. Mon genou
dans le bas-ventre, puis sur le visage de Nicolas, dans un enchaînement
presque mécanique. J'aurais presque pu percevoir le craquement de ses
os dans la netteté de cette image mentale.
José roulait vite, nous étions déjà au milieu des champs. Il s'alluma une cigarette et me regarda dans le rétroviseur.
"C'est le Nicolas dont je t'ai parlé l'autre jour ?
- Oui. Je ne savais pas si tu l'avais déjà rencontré.
- Il y a longtemps, mais je l'ai reconnu."
Sur
le siège passager, Matthieu ne disait mot. Il semblait se concentrer
sur la route et les bandes blanches que la voiture avalait.
"Il est vraiment pas net, ce type."
La
voiture s'immobilisa devant chez moi. José devait refaire le trajet
dans l'autre sens pour raccompagner Matthieu et rentrer chez lui. Je me
penchai par dessus la banquette avant pour leur faire la bise.
"Tu travailles avec lui, non ? Comment ça va se passer ?
- On verra bien, t'en fais pas. Je saurai lui parler."
Matthieu sembla hésiter.
"Je... je voudrais bien rester avec toi..."
Le
bruit du moteur s'éloigna rapidement. Le soleil n'allait pas tarder à
se lever. Une fois dans la maison, j'indiquai la salle de bains à
Matthieu et changeai rapidement les draps de mon lit. J'allai à mon
tour me brosser les dents et me rafraîchir à l'eau froide du lavabo.
Matthieu
était assis sur mon lit quand je revins dans ma chambre, en caleçon et
t-shirt. Je soulevai la couette et l'invitai à s'y glisser.
Il vint
se lover tout contre moi et je m'endormis dans la douce chaleur de son
corps, le tenant dans mes bras comme un précieux trésor.
06 juin 2005
Lorsque je m'éveillai, nous n'avions pas
bougé. Au creux de mes bras, Matthieu dormait encore paisiblement. Je
le regardai un instant avec tendresse et curiosité. Je ne savais rien
de lui. Ni son âge, ni son nom, ni ses origines, ni ses goûts, seul son
métier m'était connu. Je desserrai prudemment mon étreinte pour me
tourner vers mon réveil. Il était près de midi. Je m'assis sur le bord
de mon lit, une main se posa délicatement sur le bas de mon dos. Je me
retournai. La petite lueur qui éclaira ses yeux à la vue de mon sourire
m'incita à me recoucher près de lui.
Nous nous levâmes environ
une heure plus tard. Je descendis le premier pour tâter le terrain.
Nous étions dimanche, mes parents s'occupaient tous deux au jardin. Le
ciel était couvert et l'air frais. Je me postai sur le perron pour leur
dire bonjour.
"Tiens, Laurent ! Tu es tout seul ? Il me semble pourtant avoir entendu des voix, hier soir..."
Je
ne sus déceler aucun sous-entendu dans le ton de ma mère, ni enjoué, ni
ironique. Mon père ne semblait pas attendre de réponse, occupé à
ramasser les branches qu'il avait coupées.
"Euh... non, je suis pas seul. Matthieu est avec moi. Je vais l'appeler pour qu'il descende."
Je
rentrai dans la maison et trouvai Matthieu en bas des escaliers, l'air
quelque peu anxieux. Je lui fis signe de la main et il me suivit vers
le jardin.
"Maman, voilà Matthieu, un... ami.
- Bonjour Madame.
- Bonjour jeune homme."
Elle lui serra la main en le jaugeant du regard. Matthieu avait l'air gêné. Je levai la voix pour interpeler mon père.
"Papa, c'est Matthieu..."
Mon père posa lentement ses gants et s'approcha de nous. Il me fit la bise, se tourna vers Matthieu et lui tendis la main.
"Enchanté. On a déjà mangé. Vous devez avoir faim à cette heure. Allez donc déjeuner à la cuisine."
Pour
la première fois depuis bien longtemps, je ressentais un sentiment de
satisfaction mêlé à une part d'excitation et de vague appréhension que
trahissait une petite boule nouée au creux de l'estomac. Je
retrouvais un peu ce qui m'avait tant manqué depuis le départ
d'Olivier, cette plénitude que l'on peut éprouver dans la simplicité de
gestes quotidiens, renforcée par l'assurance que me procurait la
présence de Matthieu à mes côtés. Cette présence simple et lumineuse me
portait. Il était là, près de moi, et j'avais envie de le connaître. Je
sentais bien, au fond de moi, que je pouvais l'aimer.
Ce que j'aimais, après tout, c'était peut-être plus cette nouvelle possibilité qui s'ouvrait à moi que la satisfaction que j'en retirerais effectivement. J'aimais ce que Matthieu représentait à cet instant précis où rien n'était défini entre lui et moi : justement le fait de devoir le découvrir et de savoir que, peut-être, je pourrais l'aimer. C'était cette éventualité qui me poussait à avancer. Tout était possible.
Ce dimanche passa trop rapidement. Matthieu avait téléphoné chez lui pour prévenir de son absence. Je ne lui posai pas de question sur la personne qui avait décroché. Un père, une mère, un amant peut-être, je ne souhaitais pas encore le savoir. Nous partîmes après le déjeuner, traversant les champs pour rejoindre le canal. L'automne encore lointain laissait pourtant poindre sa fraîcheur et l'air légèrement humide se débarrassait peu à peu de sa lourdeur estivale.
Côte à côte, nous marchions dans les hautes herbes, sans un mot entre la maison et le bord du canal.
"C'est qui ce Nicolas avec qui tu t'es battu hier ?
- Un gars qui travaille à l'usine avec moi. Un mec un peu tordu. Il habite dans le bled à côté.
- Tu le connais bien ?
- Pas vraiment, non. Ça fait un peu plus d'un mois qu'on bosse ensemble. Mais j'ai l'impression que lui me connaît, qu'il me suit, qu'il me cherche. Il me fait un peu peur, pour tout te dire.
- Tu savais qu'il était homo ? Qu'il sortait dans cette boîte ?
- Non, ça m'a vraiment surpris hier soir. Il est vraiment imprévisible, il peut être adorable et devenir tout d'un coup la méchanceté incarnée... enfin, plus qu'un mois à tenir. Comme il travaille en poste, je ne le reverrai que trois matinées, normalement. On verra bien.
- Et qu'est-ce que tu fais à la rentrée ?"
Je m'arrêtai et lâchai la main de Matthieu. J'avais oublié.
"Je pars dans le sud avec mes parents. On quitte la région."
Une légère brise balaya les hautes herbes, dessinant des vagues autour de nous. Je repris la main de Matthieu et nous poursuivîmes notre chemin sans un mot.
07 juin 2005
Nous passâmes le reste de l'après-midi dans ma chambre. Tous deux assis sur mon lit, nous apprenions à faire connaissance et Matthieu entrecoupait la discussion de baisers emplis de tendresse.
Il vivait en ville, chez ses parents, et travaillait au restaurant chaque été pour gagner un peu d'argent de poche et payer ses études. Il avait choisi une voie qu'il jugeait pauvre en perspectives mais qui l'intéressait : il étudiait l'histoire.
"Je finirai sûrement par devenir un de ces vieux profs aigris, à faire avaler à mes élèves des listes de dates qu'ils oublieront aussi vite."
Un bruit de moteur se fit entendre devant la maison. Je me levai et tirai le rideau.
"Ça doit être pour moi."
Une grosse voiture noire attendait en bas. Matthieu me suivit dans les escaliers et salua mes parents qui discutaient au salon. Je l'accompagnai dehors et il se retourna pour me serrer la main alors que nous étions au milieu de la cour. Je lui rendis sa poignée de main et le regardai s'éloigner. Il monta en voiture en me lançant un dernier regard et l'homme qui était au volant démarra rapidement, sans que j'aie eu le temps d'apercevoir son visage. Je rentrai en hâtant le pas.
Le vent frais faisait bouger les thuyas et apportait lentement de lourds nuages noirs.
08 juin 2005
L'apaisement était palpable. Toute la
tension de la nuit était soudain retombée, envolée, presque oubliée. Je
goûtais avec joie les délices de la légèreté, le sourire aux lèvres en
rentrant à la maison. Nous nous reverrions très certainement, Matthieu
m'ayant laissé son numéro de téléphone.
Je rejoins mes parents au
salon. Je les avais finalement peu vus depuis le début de l'été, et je
crus bon de me joindre à eux pour le début de la soirée.
Ma mère me sourit.
"Il a l'air gentil, ce garçon. C'est un copain du lycée ?
- Non, c'est un ami de José. Il était en boîte avec nous hier soir et... enfin... il savait pas où dormir...
- Mais oui, mais oui... vous vous êtes bien amusés, au moins ?
- Oui, c'était sympa. On n'est pas rentrés très tard...
- Nicolas a encore appelé hier soir, tu sais. Il voulait savoir où tu étais...
- Qu'est-ce que tu lui as dit ?
- Que je n'en savais rien."
Mon père leva les yeux de son livre. Le regard de ma mère se durcit.
"Et... qu'est-ce qu'il t'a répondu ?"
Elle avala sa salive et se pinça les lèvres.
"Il...
s'est emporté... a commencé à crier, comme quoi j'étais forcément au
courant de l'endroit où tu te trouvais, que je n'avais pas à 'faire
l'inoccente' comme je le faisais...
- Il est fou...
- Je lui ai
dit de se taire, qu'il n'avait pas à parler comme ça... et là ça a été
un flot d'insultes. J'ai mis le haut-parleur pour que papa entende."
Mon père acquiesça d'un air grave.
"Je lui ai raccroché au nez, il a essayé de rappeler juste après. J'ai dû débrancher le téléphone."
Je
n'en revenais pas. Je me levai et allai chercher une bouteille de bière
à la cuisine. Mon père se servait un nouveau verre de Whisky.
"En fait, je l'ai vu hier soir en boîte...
- Je ne lui ai pas dit où tu étais, Laurent, je t'assure.
-
Je te crois, je te crois. Ce type est capable de tout, apparemment...
pour tout vous dire, je me suis battu avec lui cette nuit."
La stupéfaction de mes parents me fit sourire.
"Ne
vous inquiétez pas, je l'ai vite calmé... je me suis moi-même étonné,
d'ailleurs. Mais je n'aime pas qu'on me traîte de bâtard comme ça, sans
raison. Il m'a vraiment énervé."
Ma mère baissa les yeux.
La
nuit tombait et le salon était désormais plongé dans l'obscurité. Le
vent s'engouffrait par la fenêtre ouverte, je me levai pour la
refermer et allumer une lampe.
"Je peux fumer ?"
Étrangement,
je me sentais soudain comme libéré d'un poids vis-à-vis de mes parents.
Encore quelques semaines auparavant, je n'aurais jamais osé leur parler
ainsi aussi librement, fumant et buvant devant et avec eux comme tout
autre adulte l'aurait fait. Comme si le lien qui nous unissait était
subitement devenu plus lâche, ou plus transparent. Comme si en parlant,
je m'affranchissais peu à peu.
"Laurent, il faudrait que tu arrêtes de le voir.
-
Je te rappelle que je travaille avec lui, mais ne t'en fais pas, on a
plus que trois matinées en commun d'ici la fin de mon contrat. Tu
penses bien qu'il ne va pas m'agresser en pleine usine. Et j'aimerais
bien savoir ce qu'il me veut."
09 juin 2005
Le repas fut silencieux. Attablés tous les trois dans la cuisine, nous mangeâmes rapidement et presque sans un mot. Mon père avait l'air épuisé, et le regard de ma mère trahissait son inquiétude ainsi qu'une certaine lassitude.
Elle avait commencé à préparer les cartons pour notre déménagement prochain, et les empilait au fur et à mesure sur le palier, à l'étage. Ce départ me semblait encore improbable. Nous attendions le mois de septembre pour contacter un lycée qui puisse m'accueillir, et mon père avait prévu de partir la dernière semaine du mois d'août à la recherche d'une maison.
Je montai me coucher tôt, épuisé par cette fin de semaine agitée. Le visage de Matthieu occupait mon esprit, et celui d'Olivier s'y mélangeait par moments, dans des rêves flous et pénibles qui me tinrent jusqu'au réveil.
Il me restait encore deux semaines à la verrerie.
"Salut Laurent !"
Mon oncle Yvon prenait son poste de matinée lui aussi. Il ne travaillait pas avec moi, étant occupé à la cuisson du verre dans un autre bâtiment.
Il s'approcha de moi et me tendit la main alors que j'avais eu le réflexe de tendre ma joue pour l'embrasser comme j'en avais l'habitude.
"Tu vas bien ? Bon week-end ?
- Bien, merci... et toi, tu devais pas repasser à la maison pour voir mon père ?
- Si, si, je passerai un de ces jours. Alors, t'as revu Nicolas depuis la dernière fois ?
- Au boulot, oui, on a fait trois matinées ensemble la semaine dernière. Ne t'en fais pas, tout va bien. Il devrait être là ce matin, d'ailleurs."
Je ne voulais pas raconter à Yvon ce que j'avais appris la veille à mes parents. Je considérais qu'il était extérieur à cela et souhaitais conserver une certaine distance avec lui. J'étais de plus en plus gêné à chacune de nos rencontres, sans pouvoir expliquer ce qui me poussait à cette retenue qui venait entacher l'affection que je pouvais lui porter.
"Bon, ben travaille bien ! À un de ces quatre !"
Yvon s'éloigna vers le fond de la cour pour rejoindre ses collègues. J'enfilai mes bouchons de protection et entrai dans l'atelier.